Domaine étranger : le mystère espagnol
On ne saurait mieux trouver pour commenter le curieux destin du Vagabond des Limbes sur le territoire espagnol et dans les autres pays hispanisants.
Le dessinateur du Vagabond des Limbes, Julio Ribera, est un auteur catalan de renommée internationale.
Dans les années 80, le catalogue Dargaud le surnomme volontiers 'le plus parisien des Espagnols', comme on le disait d'Albeniz ou Dario Moreno. Du reste, de nombreux lecteurs étrangers, en Europe centrale par exemple, croient volontiers que le Vagabond est une série espagnole à l'origine, en raison de l'identité catalane de son concepteur graphique. Et de nombreux sites consacrés à l'historique de la BD espagnole et catalane chantent volontiers les louanges de ce dessinateur à l'univers poétique et foisonnant, et aux talents multiples.
Et pourtant, en Espagne, la saga d'Axle Munshine ne bénéficie initialemennt que d'un seul album, paru en 1984 à Barcelone chez Grijalbo-Dargaud, en deux versions, cartonnée et brochée, au format A4.
Le tome 1 : EL CAMINANTE DEL COSMOS.
Une question s'impose. Pourquoi ?
Un peu d'histoire éditoriale...
Au début des années 1980, le groupe d'édition catalan Grijalbo passe un accord avec Dargaud pour publier en langue espagnole les titres franco-belges les plus illustres de son catalogue.
Le Vagabond des Limbes en fait partie.
Le premier volume, El Caminante del Cosmos (Axle Munshine), dont le titre est une traduction franchement maladroite, de l'avis de Julio Ribera, paraît donc en 1984 sous le label Grijalbo-Dargaud, aux côtés de ses petits camarades Lucky Luke, Astérix, Iznogoud et quelques autres.
Les contrats prévoient cinq autres titres 'en préparation' :
Notre randonneur du Cosmos a fait aussi en parallèle une incursion dans la presse, sous le titre EL VAGABUNDO DE LOS LIMBOS.
Le magazine CIMOC (l'anagramme de Comic, pour les distraits) publié par Norma Editorial en a fait un de ses héros-phares.
En 1986, le Groupe Ampère jette son dévolu sur Dargaud, qui est racheté.
Les nouveaux dirigeants, catholiques militants, annoncent leur intention de 'moraliser la BD'. Godard et Ribera, dont la série s'adresse principalement aux ados-adultes, ne souhaitent pas que leur Vagabond puisse risquer d'être bridé, censuré ou édulcoré en quoi que ce soit par cette nouvelle politique éditoriale. Ils ont par ailleurs depuis longtemps l'envie de voler de leurs propres ailes.
La période y semble favorable. La bande dessinée franco-belge est en pleine expansion, elle commence à recevoir une reconnaissance culturelle appréciable, et les dessinateurs et scénaristes de BD ainsi que les dessinateurs de presse obtiennent une certaine avancée syndicale de leurs droits et une meilleure reconnaissance de la nature de leur profession et des contraintes qui s'y rattachent.
Godard et Ribera fondent alors leur propre structure éditoriale, Le Vaisseau d'Argent Editeur, et récupèrent tous leurs droits sur le Vagabond des Limbes, qui disparaît donc du catalogue Dargaud pour connaître de nouvelles péripéties sous ce nouveau label.
Exeunt les accords Grijalbo-Dargaud ; les cinq autres albums prévus du Caminante del Cosmos passent à la trappe. En jargon cinématographique, on appelle ça rester sur la table de montage...
En 1989, les éditions Grijalbo sont rachetées par l'énorme maison italienne Mondadori et deviennent le Grupo Grijalbo-Mondadori. Au cours des dix années suivantes, la première vague des mangas commence à laminer le marché traditionnel des 'historietas', les bandes dessinées espagnoles. Les dessinateurs espagnols, qui constituent un vivier de talents considérable, s'expatrient en nombre, ou, s'ils restent, travaillent de plus en plus avec l'étranger (France - entre autres, au Vaisseau d'Argent - mais aussi Belgique, Amérique du Sud, Etats-Unis).
Et le Vagabond des Limbes dans tout ça, me direz-vous ?
Le magazine GRAN AVENTURERO, de Dragons Comics / Tebeos S.A., distribué à travers le Chili, l'Espagne, le Mexique et l'Argentine, et comptant des abonnés un peu partout dans le monde, prend le relais pour présenter en intégralité dans ses pages deux épisodes du Vagabond, dont El planeta de los Juegos (la planète des jeux, soit en version française : Le Dépotoir des étoiles) et La Martingala celestial (La martingale céleste).
La première guerre du Golfe entraîne en 1991 une baisse conséquente de l'achat de livres, et a un impact brutal sur la situation des éditeurs de petite et moyenne taille, à travers toute l'Europe.
Entretemps, le Groupe Ampère est devenu Média Participations, et les interlocuteurs éditoriaux ont changé. Ils se proposent alors pour racheter une partie des productions du Vaisseau d'Argent ; en particulier le Vagabond, dont les albums seront repastillés aux couleurs du logo de cette gigantesque firme d'édition que Yann surnommera quelques années plus tard Darpuis-LongKanard...
C'est ainsi qu'aux alentours de 1993, Axle Munshine revient dans le catalogue Dargaud.
Sur ces entrefaites, en Catalogne, Grijalbo-Mondadori décide d'arrêter la bande dessinée, et cède la place à Norma Editorial S.A., qui reprend la publication de certains titres triés sur le volet du groupe Média Participations.
Le tome premier d'une série prometteuse, dérivée de l'univers du Vagabond des Limbes et consacrée à la jeunesse de Musky, tome écrit par Christian Godard et dessiné par un autre talentueux Catalan, Carlos Gimenez, Une enfance éternelle, comptera parmi les heureux élus.
Mais le tome 2 annoncé, Une étoile pour 2, ne sortira en fin de compte ni en français ni en espagnol, au grand dam des auteurs mais aussi des lecteurs qui s'étaient vite attachés à cette vision semi-humo/semi-réaliste de l'enfance de Musky, soutenue avec brio par le dessin de Carlos Gimenez.
Enfin, 2 autres épisodes du Vagabond paraissent en noir & blanc toujours sous le label DragonComics : la Guerre des Bonkes (La Guerra de las Bonkas) et Pour 3 graines d'éternité (Por 3 semillas de Eternidad)
Alors, pour de bêtes questions de timing éditorial malencontreux, le Vagabond restera-t-il largement inédit en albums dans le pays natal de son dessinateur ?
La bonne nouvelle : actuellement, si la vente de livres continue de baisser en Espagne, en revanche elle connaît une belle croissance en Amérique latine, avec une communauté en constante expansion de plus de 500 millions d'hispanophones ; l'espagnol est également en train de prendre une place de plus en plus considérable sur les territoires d'Amérique du Nord, et par ailleurs un nouveau marché pour la culture hispanophone s'ouvre, en Espagne et un peu partout ailleurs dans le monde, avec le livre numérique.
Or, Axle Munshine a laissé, malgré ses trop brèves apparitions à éclipses, une marque profonde dans le coeur de ses lecteurs sud-américains (voir pour preuve dans l'espace Archives de ce blog les rubriques consacrées aux nombreuses vidéos musicales de fan-art créées par des lecteurs et lectrices en provenance du Chili et du Mexique).
Et ses auteurs évoquent, pour bientôt, disent-ils, de nouvelles aventures éditoriales en préparation...
On est donc en droit d'imaginer que Vagabond n'a peut-être pas dit son dernier mot en espagnol !












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